Gillot from the Block. Claude Gillot à la Morgan Library de New York.

En 2023, la Morgan Library & Museum de New York a présenté la première exposition consacrée à Claude Gillot aux États-Unis, Claude Gillot: Satire in the Age of Reason. La dernière tentative de monographie de l’artiste avait été organisée en France, au musée d’art et d’histoire de Langres en 1999. Depuis, en 2002, la commissaire de l’exposition new-yorkaise, Jennifer Tonkovich, a soutenu sa thèse à l’université de Rutgers (New Jersey), qu’elle a consacré au théâtre dans l’œuvre dessiné de Claude Gillot. Dans le cadre de l’exposition, Jennifer Tonkovich a exploré l’intégralité de la carrière de l’artiste,  en abordant ses thèmes représentatifs et en présentant divers aspects de sa technique dessinée et peinte. Claude Gillot (1674-1722) est trop souvent cité pour son rapport avec Antoine Watteau (1684-1721), éclipsant sa riche et prolifique carrière. Dessinateur compulsif, son corpus graphique comprend plusieurs centaines de feuilles, tandis que son œuvre peint se résume à une dizaine de peintures pour lesquelles il est encore difficile de trancher définitivement l’auctorialité. L’exposition offre le meilleur aperçu de Gillot en tant que dessinateur, soulève d’intéressantes questions sur Gillot peintre et situe son œuvre dans le contexte particulier de la fin du règne de Louis XIV et la Régence.

Fig. 1 Claude Gillot, Scène de repas, 1710–1715, huile sur papier marouflée sur panneau, 33 × 42 cm, Los Angeles, coll. part.
© Axel Moulinier

L’exposition, rassemblant 70 œuvres (dessins, peintures, estampes), est organisée en plusieurs sections explorant les thématiques les plus importantes de la carrière de l’artiste. La première partie est consacrée aux bacchanales et autres fêtes des dieux, contexte qui permet de présenter pour la première fois au public un exceptionnel Triomphe de Bacchus (fig. 1). Son aspect esquissé fait écho à la technique dessinée de Gillot dont les cernes bruns venant circonscrire les figures offrent à voir ce qui semble être la manière et le style les plus proches de Gillot en peinture. Cette première partie est aussi l’occasion d’insister sur le caractère novateur de Gillot. L’amateur et critique Pierre Jean Mariette (1694-1774) décrit ainsi un tableau désormais perdu, connu par l’estampe (Pan voulant composer une feste bacchique) : « c’est un des premiers tableaux faits dans ce style, et qui ayant trouvé une infinité d’approbateurs, a donné naissance à tant d’autres qui se sont faits dans le même genre, par Vatteau, etc.(1) » S’il a posé les jalons de ce genre qui mènera Watteau à proposer celui de la fête galante, Gillot fait aussi partie des observateurs de son temps. Ainsi, la deuxième section de l’exposition est consacrée aux représentations d’évènements contemporains. On est frappé par la diversité des approches techniques de Gillot, notamment les illustrations pour les calendriers de l’année 1709 de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris qui laissent à voir à la fois l’érudition de Gillot et la précision de sa technique à la plume. Chacun des médaillons présente une scène afférente à la rigueur de l’hiver de 1709, illustrée avec une précision infinie. Une troisième section est consacrée aux scènes et aux personnages de la commedia dell’arte. Les Deux carrosses du Musée du Louvre — qui fait l’affiche de l’exposition — occupe la place centrale de cette salle. La présentation des dessins liés à cette toile, dont l’attribution continue de poser des problèmes(2), ont permis de nourrir des discussions tant sur l’attribution des feuilles en rapport que sur la toile elle-même. Les loisirs contemporains et le théâtre occupent la quatrième section de l’exposition. L’on y découvre la plume volubile de Gillot pour ses scènes de loisirs champêtres, représentant des mascarades dans des bosquets, qui seront gravées par le comte de Caylus.

Fig. 2 Claude Gillot, Triomphe de Bacchus (détail), 1700-1710, huile sur toile, 50 × 64 cm, Paris, coll. part.
© Axel Moulinier

Une huile sur papier marouflé permet d’apprécier le mélange du dessin et de la peinture dans l’œuvre de Gillot (fig. 2). La scène de banquet est peinte avec toute la délicatesse d’un dessinateur. Les figures autour de la table, rapidement esquissées, contrastent avec la précision extrême avec laquelle Gillot s’est appliqué à peindre la nature morte avec le singe au premier plan. En prolongement de cette scène de banquet de théâtre, quelques dessins de costumes et de décors de théâtre sont présentés pour matérialiser un pan disparu de la carrière de l’artiste. En 1712, le comte suédois Carl Gustaf Tessin (1690-1775) écrit à propos de Gillot qu’« il travaille pour l’Opéra et bien de gens croyent qu’il poura bien dans peu avoir la décoration seul de ce spectacle et qu’on vera par luy un gout d’ornemens et d’habit nouveau(3). » Enfin, une dernière section, liée à cette thématique du décor présente quelques dessins dits d’ornements de Gillot. Plusieurs feuilles, prudemment identifiées comme des projets d’arabesques, ouvrent la discussion sur les dessins décoratifs de l’artiste qui constituent la plus grande partie de son corpus. Les recherches récentes à leur sujet(4) ont montré qu’il convient de poursuivre en ce sens afin de mieux comprendre l’ampleur de cette production dans l’œuvre graphique de Gillot.

En face de cette cimaise, un dernier tableau permet d’insister sur un des nombreux apports essentiels de l’exposition. Les œuvres peintes de Gillot posent un certain nombre de questions. Lesquelles sont de sa main ? Quelle est la part de ses collaborateurs dans ses œuvres ? L’Enlèvement de Pâris, représentant une parodie par la troupe de la commedia dell’arte du célèbre épisode déclenchant la guerre de Troie, présente de considérables différences de traitements. Ces dernières permettent d’insister sur la possibilité que tout ou partie des toiles jusqu’ici attribuées à Gillot reviennent à des membres de son atelier, dans lequel passèrent de grands noms du XVIIIe siècle des fêtes galantes, dont Antoine Watteau et Nicolas Lancret (1690-1743).

Fig. 3 Jennifer Tonkovich et Aaron Wile devant Les deux carrosses lors de la journée d’étude du 10 mai 2023 à la Morgan Library dans l’exposition Claude Gillot
© The Morgan Library.

En plus d’être le premier ouvrage anglo-saxon, le catalogue de l’exposition, co-édité avec Paul Holberton Publishing, richement illustré et brillamment documenté, constitue une véritable référence sur la carrière et l’œuvre de Gillot et complète le catalogue des estampes de l’artiste compilé par Bernard Populus, il y a près d’un siècle(5). Son iconographie offre un aperçu exhaustif de la carrière de Gillot et les recherches de Jennifer Tonkovich jettent une nouvelle lumière sur cet artiste longtemps considéré comme un maître fantaisiste(6). Afin de poursuivre les discussions entamées dans le catalogue de l’exposition, Jennifer Tonkovich a assorti l’exposition d’une journée d’étude au sein de laquelle les expert.e.s américain.e.s et européen.ne.s de Gillot et des artistes de son cercle ont pu discuter dans les galeries et revenir sur les questions d’attribution des toiles et des dessins présentés dans l’exposition (fig. 3). Dans un second temps, après une brillante conférence introductive prononcée par la commissaire, mettant en avant les découvertes réalisées à l’occasion du montage de l’exposition et de l’arrivée des œuvres, un colloque a permis de mettre en lumière les recherches récentes conduites par les participants(7), laissant entrevoir toutes les possibilités concernant de futurs travaux sur l’œuvre de Gillot.

L’exposition et son catalogue rappellent la nécessité de présenter au public des artistes peu connus, à tort qualifiés de petits maîtres, et démontre qu’ils gagnent à bénéficier de telles expositions internationales. La réception de l’exposition par la presse nous indique bien que le public est tout aussi friand de ces expositions plus intimes et confidentielles que celle des artistes blockbusters(8). Le public français pourra découvrir cet artiste prochainement à Paris puisque le Musée du Louvre présentera une exposition Claude Gillot à la fin de cette année (Aile Sully, Salle de l’Horloge, du 9 novembre 2023 au 26 février 2024).

Axel Moulinier

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Notes :

(1) Chennevières-Pointel C.-P. de et Montaiglon A. de (dir.), Abecedario de P.-J. Mariette et autres notes inédites de cet amateur sur les arts et les artistes, Paris, Dumoulin, 1851-1863, vol. 2, p. 306-307.

(2) Sahut M.-C., Martin É., Sindaco-Domas C., « Les Deux Carrosses et Le Tombeau de Maître André de Claude Gillot », Techné, n° 30-31, 2009-2010, p. 141- 151.

(3) Weigert R.-A. et Hernmarck C., Les relations artistiques entre la France et la Suède (1693-1718). Nicodème Tessin le jeune et Daniel Cronström, correspondance (extraits), AB Egnellska Boktryckeriet., Stockholm, 1964, p. 375, lettre du 26 juin 1712.

(4) Moulinier A., « Traces de collaboration entre Claude III Audran et Claude Gillot. Les plafonds pour le château de Petit-Bourg et la “Chaise du Roy” », Cahiers de l’histoire de l’art, n° 18, 2020, p. 57-67.

(5) Populus B., Claude Gillot (1673-1722). Catalogue de l’œuvre gravé, Paris, Secrétariat et trésorerie de la Société pour l’étude de la gravure française , Maurice Rousseau, 1930.

(6) Valabrègue A., Un maitre fantaisiste du XVIIIe siècle  : Claude Gillot, Paris, Librarie de l’Artiste, 1883.

(7) Claude Gillot and the Paris Art World ca. 1690–1720, 10 mai 2023, programme de l’évènement : https://www.themorgan.org/programs/claude-gillot-and-paris-art-world-ca-1690-1720.

(8) Lewis M. T., « Claude Gillot: Satire in the Age of Reason’ Review: Heady Scenes of Hedonism », The Wall Street Journal, 2 mai 2023 ; Naves M., « Gillot’s ‘Singular and Abundant Genius’ on Display at Morgan Library », The New York Sun, 1er mars 2023.