Exposition des dessins de la donation Pierre Rosenberg à Sceaux

Si certains ont manqué l’exposition du Salon du dessin mettant en avant les dessins du musée du Grand Siècle, qu’ils se rassurent, car depuis vendredi 2 décembre, jusqu’au 5 mars 2023, elle est de nouveau visible au Petit Château de Sceaux. Le visiteur peut ainsi découvrir cinquante-et-un dessins de la donation Rosenberg.

Pierre Rosenberg, historien de l’art insatiable, qui a dirigé le musée du Louvre de 1994 à 2001, a été invité à discuter de sa collection à de nombreuses reprises. S’il prête volontiers ses dessins pour des expositions temporaires, c’est la première fois qu’une importante sélection sera réunie et visible par le public. Aimant se proclamer brocanteur plus que collectionneur, il a créé au fil des ans une collection qui rend compte de son goût éclectique, allant du XVIe siècle au début du XXe siècle.

La donation a été signée le 25 septembre 2020, point culminant d’années de réflexion autour d’un musée Poussin. Le projet d’un musée dédié à l’artiste Nicolas Poussin, qui serait créé à partir de la donation de Pierre Rosenberg, prend d’abord forme aux Andelys, ville de naissance du peintre. Le projet était d’investir un ancien hôpital construit au XVIIIe siècle, l’hôpital Saint-Jacques. La ville de Saint-Cloud et l’ancienne caserne Sully seront finalement choisis, notamment sous l’impulsion de Patrick Devedjian. Dans ce futur musée du Grand Siècle, une partie sera dédiée aux collectionneurs, dont la collection de Pierre Rosenberg inaugurera les espaces.

Frédérique Lanöe a été nommée conservatrice des dessins de la Mission de préfiguration du musée du Grand Siècle, et a assuré le commissariat de l’exposition « La curiosité à l’œuvre. Dessins de la donation Pierre Rosenberg ». Elle souligne les difficultés rencontrées lors du montage, qui ont été tant physiques que scénographiques. L’enjeu était de faire connaître les dessins dans les meilleures conditions possibles. La première étape fut la sélection, et si certains dessins anciens furent rapidement choisis, pour les XIXe et XXe siècles il s’agissait de représenter le goût de Pierre Rosenberg pour les artistes de cette période. Ainsi, il a souhaité que deux artistes soient présents dans cette sélection : Henri Deluermoz et Marguerite Burnat-Provins.

Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), Piglouche, la bossue, 1914, gouache sur carton, 25.5×34 cm.

Représentant cet intérêt pour Marguerite Burnat-Provins (1872-1952), la gouache Piglouche, la bossue est exposée. Si le nom de l’artiste n’est aujourd’hui plus inconnu, Pierre Rosenberg s’intéresse à la peintre et illustratrice depuis les années 1980, période à laquelle il acquiert cette gouache. Marguerite Burnat-Provins représente des personnages issus de visions et de noms qu’elle entend par vague à partir de 1914, formant un ensemble qu’elle intitule Ma Ville. Piglouche est précisément entendue le 30 décembre 1914. L’aplat de la gouache et le manque de dimension de cette femme vue de face ajoute à l’impression d’étrangeté, qui rapproche le dessin de la bande-dessinée.

Henri Deluermoz (1876-1943), Girafe, veau, aigle, vers 1940 ?, huile sur papier, 41×41 cm.

L’aspect pictural est également présent sur cette huile sur papier d’Henri Deluermoz (1876-1943), autre artiste important pour comprendre le goût de Pierre Rosenberg. Deluermoz est fasciné par les animaux qu’il représente dès sa formation de peintre aux Beaux-Arts et dans l’atelier de Gustave Moreau (1826-1898), puis au cours de sa carrière d’illustrateur. Il représente ici une girafe, un veau et un aigle, encadrés d’un trait noir, que les oreilles de la girafe dépassent malicieusement. Ce dessin inédit est saisissant par ses aplats de couleurs cloisonnés par d’épaisses lignes noires.

Nicolas Poussin (1594-1665), Etudes pour un repas funéraire, plume, encre brune et lavis brun sur papier crème, partiellement repassé à la pointe, 12.2×29.6 cm.

L’exposition juxtapose ainsi des artistes peu connus, à ceux que l’on associe immédiatement à Pierre Rosenberg, tel que Nicolas Poussin (1594-1665), dont il réalise actuellement le catalogue raisonné de l’œuvre peint. Rosenberg considère Poussin comme le meilleur peintre français, et est fasciné par son érudition. Celle-ci est visible dans l’Étude pour un repas funéraire, où Poussin recherche la véracité historique d’un repas partagé durant l’antiquité romaine.

Chaque dessin présenté a fait l’objet d’une restauration et d’un montage. Les feuilles n’étant pour la plupart ni montrées, ni exposées, ces étapes étaient nécessaires. Un atelier de montage dédié aux collections a été mis en place à Saint-Cloud. Afin de mettre en valeur les feuilles restaurées et montées, Frédérique Lanoë a recherché à travers le choix des cadres l’atmosphère de la collection d’un amateur, et non celle plus uniforme d’un musée.

Parmi 3500 feuilles, une cinquantaine ont été sélectionnées pour illustrer la diversité de la collection. L’intérêt de collectionneur de Pierre Rosenberg s’étend au-delà de sa carrière scientifique, tournée vers les XVIIe et XVIIIe siècles, et les feuilles choisies soulignent cet éclectisme qui peut étonner. Il a en effet séparé sa carrière d’historien de l’art et de conservateur, avec sa passion de collectionneur où il ne se limite pas à ses seuls domaines de compétence. Il a notamment acheté très tôt des artistes revenus en vogue aujourd’hui, tels que Georges Dorignac (1879-1925) dont il est un des premiers collectionneurs français.

Georges Dorignac (1879-1925), Etude de tête de profil dite L’Egyptienne, 1913, fusain sur papier, 54.5×43.5 cm.

L’Étude de tête de profil, dite L’Égyptienne, est un dessin saisissant, que ceux ayant visité la rétrospective consacrée à l’artiste au musée de Montmartre reconnaîtront1. Les caractéristiques de son œuvre graphique « au noir » sont présentes dans le contraste profond entre le sujet et le fond, une étude subtile des ombres pour créer les modelés du visage.

John Flaxman (1755-1826), Dante et Béatrice, 1792, plume et encre noire sur papier cartonné, 32×36.5 cm.

Le Dante et Béatrice de John Flaxman (1755-1826) montre l’intérêt de Rosenberg pour les dessins d’illustration. Ici, Flaxman interprète une scène de la Divine Comédie, qu’il réalise lors de son passage à Rome en 1792. Thomas Hope lui commande l’illustration de trois chants, qui seront gravés par Tommaso Piroli (1752-1824). Ce dessin-ci n’a pas été retenu pour le projet de gravure, mais l’on retrouve la formation de sculpteur dans la ligne sûre et nette, qui souligne les visées illustratives de la feuille.

Le collectionnisme est une part intégrante de la formation de l’œil de Pierre Rosenberg, notamment pour le dessin. Les visites à Drouot, qu’il recommande vivement à tous les conservateurs, ont été importantes à une époque où il n’y avait pas ou peu de documentations et catalogues sur les dessins. Ainsi, acheter des dessins non ou mal attribués et les réattribuer fait partie de son processus. L’on retrouve dans la sélection quelques dessins dont il a su identifier l’auteur.

Charles Le Brun (1619-1690), Etude pour un ange ; reprises des bras et des mains, vers 1650-1655, sanguine et rehauts de craie blanche sur papier beige, 27.4×24.6 cm.

L’Étude pour un ange ; reprises des bras et des mains était, lors de son acquisition parRosenberg, attribuée au cercle d’Antoine Coypel (1661-1722). L’hypothèse de Charles Le Brun (1619-1690) a été confirmée en 2008 grâce au Le Sacrifice d’Abraham (collection particulière), tableau auquel la sanguine se rattache. La feuille s’inscrivait en pendant d’autres dessins tels qu’un Sacrifice de Manué, un Sacrifice d’Elie, ainsi que, comme le note Frédérique Lanoë dans la notice du catalogue, certainement un Sacrifice de Jephté, autour du thème des épreuves de la foi.

Pierre Peyron (1744-1814), Athéna sur son char, vers 1780, plume et encre grise, lavis gris d’encre de Chine et rehauts de blanc sur papier, 55.2×44.8 cm.

Benjamin Peronnet, qui a longtemps travaillé aux côtés de Pierre Rosenberg, a apporté son expertise afin de choisir des dessins représentatifs du goût du collectionneur, notamment pour les peintres néoclassiques. Ainsi, l’exposition nous a permis de découvrir la feuille Athéna sur son char, de Pierre Peyron (1744-1814), qui témoigne de l’intérêt de Pierre Rosenberg pour cet artiste dont il co-écrit le catalogue raisonné avec Udolpho van de Sandt. Bien qu’une inscription indique le nom de Pierre Suvée (1743-1807), on retrouve ici le trait précis et la monumentalité de Peyron.

Pierre Rosenberg considère que l’acte de collectionner a un impact sur la formation de l’œil ; il intègre les collectionneurs dans l’écosystème de l’histoire de l’art, et souligne leur rôle dans la richesse des collections muséales. Les provenances des œuvres des musées de France en attestent. Il a lui même nourrit des relations fortes avec les collectionneurs durant ses années au Louvre, comme Mathias Polakovits (1921-1987) – il a légué sa collection de dessins français à l’École de Beaux-Arts de Paris en 1987 – ou Othon Kaufmann (1905-1993) et François Schlageter (1904-1997) qui ont donné une partie de leur collection au Louvre en 1983. Le premier collectionneur que Pierre Rosenberg côtoie est Henri Baderou (1910-1991), qui a donné une grande partie de sa documentation au Louvre, et sa collection au musée des beaux-arts de Rouen. Pierre Rosenberg a toujours insisté sur l’ensemble que forment les marchands, musées et collectionneurs, qui font partie d’un même ensemble et se nourrissent les uns les autres.

Giovanni Francesco Barbieri, dit Guercino (1591-1666), Saint Guillaume d’Aquitaine recevant l’habit monastique, 1620, plume et encre brune, lavis brun sur papier crème, 31.9×26.5 cm.

Dès les années 1960, il s’intéresse aux dessins de l’école française, qui étaient alors très accessibles. La fréquentation de Drouot lui a permis de voir de nombreux dessins et de se faire un œil sur ces artistes. Ainsi, acheté chez un brocanteur bourguignon dans les années 60, ce dessin de Guercino (1591-1666) recroise les nombreuses « obsessions » de Pierre Rosenberg. Dominique-Vivant Denon (1747-1825) est son prédécesseur en tant que premier directeur du musée du Louvre, et un homme fascinant à qui Pierre Rosenberg consacre en 1999 l’exposition « Dominique-Vivant Denon. L’œil de Napoléon ». Saint Guillaume d’Aquitaine recevant l’habit monastique lui a appartenu, et permet de comprendre la réflexion préalable au tableau d’autel commandé par l’église dei Santi Gregorio e Siro à Bologne. Le processus de création comprend vingt-cinq dessins connus, dont cette feuille qui propose la version choisie par l’artiste dans son tableau, où le saint est vêtu de son armure.

L’idée du collectionnisme qui sera présente dans le musée du Grand Siècle est déjà évoquée dans le Pavillon de préfiguration (ouvert depuis septembre 2021 jusqu’à fin 2025). On y perçoit la volonté de rendre compte du goût du Pierre Rosenberg. L’accessibilité au public représente un aspect fondamental de sa donation, et lorsque le musée sera achevé, les dessins seront visibles dans une grande salle de consultation. Sa documentation, qu’il lègue au Centre de recherche Nicolas Poussin, sera entièrement numérisée. Enfin, un catalogue paraîtra également au moment de l’ouverture du musée en 2026.

Pour aller plus loin :

Frédérique Lanoë, La curiosité à l’œuvre. Dessins de la donation Pierre Rosenberg, Paris, 2022.

Cycle de conférence

Jeudi 12 janvier 2023 à 18h00

« Dessiner à l’aube du Grand Siècle » : Conférence par Dominique Cordellier, conservateur général au département des Arts graphiques du musée du Louvre

Jeudi 19 janvier 2023 à 18h00

« Dessin et pratiques d’ateliers dans la France du Grand Siècle » : Conférence par Bénédicte Gady, conservatrice du Patrimoine en charge des collections d’arts graphiques du Musée des Arts décoratifs

Jeudi 26 janvier 2023 à 18h00

« Dessiner l’architecture » : Conférence par Etienne Faisant, responsable du centre de recherche, Mission préfiguration du musée du Grand Siècle

Jeudi 2 février 2023 à 18h00

« Entre nature et idéal » : Conférence par Frédérique Lanoë, conservatrice chargée des arts graphiques, Mission de préfiguration du musée du Grand Siècle

Jeudi 9 février 2023 à 18h00

« Collectionner les dessins anciens » : Conversation avec Pierre Rosenberg

Informations pratiques

Adresse : Petit château, salle de conférences – 9, rue du Docteur Berger – 92 330 Sceaux

Réservation : museedugrandsiecle@hauts-de-seine.fr

Pour en savoir plus et s’inscrire, rendez-vous ici !

1Georges Dorignac, Corps et âmes, Paris, Musée de Montmartre, 15/03/2019-8/09/2019.

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