Hubert Robert & Fragonard. Le sentiment de la nature

Une exposition naît toujours d’un mélange de recherches, de rencontres, de rêves, de compromis, de réussites et aussi, de quelques déceptions qu’on finit par relativiser. Une exposition est aussi une aventure collective qui commence dans le musée, face aux œuvres que l’on souhaite partager avec le public. À Valence, ce sont les sanguines d’Hubert Robert qui fondent, à juste titre, la grande réputation du musée. Autour de ce premier ensemble légué par Julien-Victor Veyrenc en 1835 se sont ensuite constituées les donations et les acquisitions qui ont peu à peu façonné l’identité même des collections, profondément marquée par les thèmes de la ruine et du paysage. Or ces sanguines, longtemps exposées dans une salle du parcours permanent, ont dû retrouver l’ombre bienfaisante des réserves il y a quelques années.

Exposition Hubert Robert & Fragonard. Le sentiment de la nature, musée d’art et d’archéologie de Valence

Pour mettre en valeur une partie de ce fonds remarquable, j’ai souhaité mettre en lumière la relation bien connue de Robert et de Fragonard, et plus particulièrement le sentiment sur la nature qu’il avaient développé depuis leur rencontre à Rome en 1756 jusqu’à leurs retrouvailles au futur musée du Louvre en 1795. Pour la passionnée de dessin que je suis, il était naturel d’imaginer une confrontation entre dessins, gravures et peintures d’Hubert Robert et de Jean-Honoré Fragonard, mais aussi avec les maîtres qui les avaient inspirés. J’ai souvent souri en entendant le décompte du nombre de peintures exposées, comme s’il s’agissait de vérifier qu’il n’y a pas « trop » de dessins… surtout lorsqu’il s’agit de Robert et de Fragonard, deux artistes qui ont tant aimé dessiner et avec une telle virtuosité !

Dans le parcours de l’exposition, j’aime particulièrement la section consacrée à leur travail commun à Tivoli en 1760. On y découvre notamment une sanguine et graphite (!) conservée à Washington, qui symbolise à mes yeux tout le travail de la communauté scientifique, dont j’ai parlé dans un autre post. Le début du parcours permet d’observer deux types de productions en Italie avec d’un côté, les dessins de Robert exécutés sur le motif, comme des notes prises pour mémoire ; de l’autre, ceux de Fragonard, élaborés en atelier et destinés à être collectionnés. C’est aussi un plaisir d’observer les jeux de réserves du papier. On sent bien que Fragonard, né sous le soleil de Grasse, n’est pas fasciné par la lumière méridionale, contrairement à son camarade Robert, habitué au ciel grisâtre de Paris.  L’un développe alors une circulation de la lumière très poétique, presque féerique, tandis que l’autre préfère les contrastes francs, presque aveuglants.

Ci-dessus. À gauche : Jean-Honoré Fragonard, Vue du Serapeum à la villa d’Hadrien, vers 1760, sanguine et graphite sur papier vergé, Paris, Fondation Custodia
À droite : Hubert Robert, Les Dessinateurs au Palatin, vers 1762-1763, sanguine sur papier vergé, Valence, Musée de Valence – art et archéologie

J’aime aussi le petit pan de mur (vert) de la section consacrée à l’inspiration hollandaise de Fragonard. On y voit une contre-épreuve de Robert dont le dessin-matrice interprète librement une eau-forte de Ruisdael. Une merveille de gravure qui dialogue avec un dessin sous-estimé et placé au-dessus d’un exemplaire imprimé provenant de la fameuse collection de peintures hollandaises du duc de Choiseul : je trouve ce mélange des artistes, des médiums, des techniques, et finalement des valeurs, savoureux.

Dans la dernière salle, l’exposition montre comment Robert et Fragonard achèvent leur carrière en développant une réflexion plus sensible sur la nature. Celle-ci n’est plus seulement un décor, ni une curiosité géologique ou atmosphérique : elle devient la matrice des émotions des personnages représentés. Rien d’étonnant pour des artistes du siècle de Rousseau mais Fragonard pousse même cette recherche plus loin, jusqu’à en faire sa manière de dessiner. Quels étaient les échanges avec l’art en Angleterre ? On ne sait pas mais le résultat reste magnifique.

Jean-Honoré Fragonard, , La Promenade, vers 1780-1790, pierre noire, lavis gris sur papier vergé, traces de stylet, collection privée

À titre personnel, je trouve très émouvant de penser que ces deux artistes se retrouvent en 1795 à la conservation du futur musée du Louvre. Alors qu’ils n’ont cessé d’expérimenter mille manières de penser la nature sur des feuilles de papier, ils rédigent et signent une pétition en 1795 pour demander la protection d’une partie du bois de Boulogne, à la fois comme source d’inspiration pour les artistes et comme paysage à préserver pour tous. Un bout de papier perdu lors des incendies des archives de Paris en 1871, mais dont une copie sur papier avait été réalisée. Décidément, le papier est plus résilient qu’il n’y paraît… 
En parlant de papier, je suis très heureuse d’avoir pu écrire tous les textes et les cartels de l’exposition car c’est une chance unique de s’adresser directement aux visiteurs. Quant au catalogue, la commande était de disposer d’un travail scientifique dont témoignent les essais. On y trouvera mes notices regroupant des œuvres et des textes d’introduction pour tout le monde.

Cette exposition n’aurait pu être organisée sans le soutien d’Ingrid Jurzak, la directrice du musée de Valence, ni la complicité de Julie Delmas, chargée des collections et des expositions, ainsi que de Caroline Moreaux, chargée du suivi éditorial du catalogue de l’exposition. Que les agents du musée, les autrices et auteurs, les collègues de l’université et de la conservation du patrimoine, ainsi que les prêteurs et les élus, c’est-à-dire toutes les personnes qui ont contribué à l’exposition reçoivent ici, une nouvelle fois, l’expression de toute ma gratitude.

À bientôt, devant une gravure, une peinture, un dessin ou mieux, les trois à la fois !

Sarah Catala